Déclaration Business Roundtable sur le rôle de l’entreprise dans la société : quoi de neuf exactement ?

Les débats sur le rôle de l’entreprise dans la société restent vifs, même si les tenants de la doctrine selon laquelle seule la maximisation de la valeur actionnariale devrait être importante se font de moins en moins entendre. Leurs arguments sont en effet de plus en plus difficiles à convaincre à l’heure où les effets néfastes des pratiques de gouvernance et de gestion associées à la seule création de valeur actionnariale se font chaque jour plus apparents (sur-focalisation sur la performance de période au détriment de la performance de long terme). , conception minimaliste de la contribution de l’entreprise à son écosystème et à la société, financiarisation à outrance des stratégies, etc.)

Dans ce contexte, la récente loi Pacte appelle les entreprises françaises à redéfinir leur performance et les moyens mis en œuvre pour y parvenir. De nombreuses organisations s’opposent désormais à la conception étroite de leur rôle dans la société en mettant en œuvre une vision plus globale, intégrant leurs impacts sociaux et environnementaux. Danone, qui a été pionnier dans l’opérationnalisation du concept de triple bottom line (évaluation de la performance sur trois dimensions complémentaires d’économique, sociale et environnementale), ne se démarque aujourd’hui plus autant sur ce point du nombre d’autres entreprises qui ont accepté de une vision plus responsable de leurs activités et de leurs performances.

De nouvelles relations avec leurs partenaires – clients, fournisseurs, voire concurrents – sont ainsi perçues, conformément à l’idée de paix économique à laquelle se réfèrent certains chercheurs.

Outre-Atlantique, une récente déclaration en faveur du « capitalisme participatif » signée le 19 août par 181 PDG des plus grandes entreprises américaines, dont les patrons d’Apple, Boeing, Johnson & Johnson, Amazon, ou encore JPMorgan Chase, vont dans le même sens.

Influencer les choix de politique publique

En 1972, John Harper, PDG du groupe Alcoa, et Fred Borch, PDG de General Electric, créent la « Business Roundtable » businessroundtable.org/ qui réunit les dirigeants des plus grandes entreprises américaines (aujourd’hui 211 membres). L’objectif affiché était alors de faire entendre leur voix dans le débat public à l’heure où l’hostilité citoyenne envers les grandes entreprises commence à se faire jour et où la régulation fédérale du marché du travail est perçue comme une menace.

C’est cette organisation qui a par le passé largement démontré son efficacité en influençant significativement les décisions et les politiques publiques américaines (contribuant notamment, dans ses premiers efforts, à l’échec de la loi antitrust en 1975 et à la création d’une agence de protection des consommateurs en 1977 ) qui a fait sensation en publiant un texte particulièrement subversif outre-Atlantique où la primauté des actionnaires est moins spontanément remise en cause.

Les signataires s’engagent à « offrir de la valeur à nos clients », « investir dans les employés », « traiter les fournisseurs de manière équitable et éthique », « soutenir les communautés dans lesquelles ils travaillent », « protéger l’environnement » et « générer de la valeur actionnariale à long terme ». Rien de vraiment nouveau par rapport à ce que prône depuis les années 1970 la théorie des parties prenantes, ou, plus récemment, le concept de « symétrie d’attention ».

Rien de nouveau dans la pratique des entreprises séculaires (dites « Hénokiens ») qui, et c’est sans doute la clé de leur pérennité, ont toujours su travailler pour l’ensemble de leurs parties prenantes, sans jamais sacrifier certaines d’entre elles.

S’il peut exister un cercle vertueux entre rentabilité (mesure de la création de valeur actionnariale) et compétitivité (mesure de la création de valeur client), permettant une dynamique de résilience et de pérennité, il peut aussi y avoir un cercle vicieux. Elle s’impose rapidement lorsque la recherche de la rentabilité dépasse les autres conceptions de la performance.

De nombreuses entreprises tombées dans le piège du « capitalisme trimestriel » ont ainsi disparu faute d’avoir pu mitiger les opportunités d’amélioration de la rentabilité à court terme au détriment d’investissements de préparation à la compétitivité et à la rentabilité future.

Car là, de façon très concrète, est la nature du choix à faire : peut-on renoncer à une certaine rentabilité à court terme pour améliorer la compétitivité, asseoir la pérennité et générer probablement plus de rentabilité à long terme ? Conscients des dérives liées au court-termisme, nombreux sont les dirigeants qui, de manière très utilitaire, et sans faire preuve de philanthropie, ont compris où se situait leur intérêt et celui de leur entreprise.

Une ambition limitée

Enfin, l’ambition de la déclaration du 19 août semble limitée et peu innovante à l’heure où le réchauffement climatique appelle sans doute des réponses d’un tout autre ordre (réduire drastiquement notre empreinte écologique, développer la solidarité avec les migrants, changement climatique, etc. de nombreuses solutions pas prévu dans la récente déclaration, ce qui n’est clairement pas l’objet, et qui incite finalement à une légère augmentation de l’attention portée aux parties prenantes). Les engagements pris ont cependant le mérite d’inclure des joueurs de classe mondiale jusqu’ici peu impliqués, même si certains font déjà plus que ce qu’ils avaient promis.

Si des actions existent, le potentiel de diffusion des principes adoptés dans l’ensemble de l’économie, notamment auprès des petites et moyennes entreprises, sera, nous l’espérons, important. En effet, les objectifs des grandes entreprises cotées tendent à avoir des répercussions rapides et fortes sur les ETI, PME et TPE qui, intégrées dans les chaînes de valeur portées par les grandes entreprises, se retrouvent soumises à l’évolution des conceptions de la performance de ces dernières, comme en témoignent, par exemple, par les travaux du sociologue américain Gary Gereffi.

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