« Le Point », un demi-siècle de gros titres

Octobre 1972 : Dès le troisième numéro du Point, la couverture dénonce les gaz mortels qui s’échappent de la combustion du plastique. Incendies de voitures, de discothèques, d’immeubles : les morts s’accumulent en France. La faute aux mousses polyuréthanes, agents mortels découverts par le grand public. Le journaliste qui dirige le dossier pointe aussi du doigt la combustion sauvage des déchets plastiques, leur rôle tragique dans les feux de forêt, et le mauvais équipement du pays en incinérateurs. C’est le premier dossier d’une longue série que l’hebdomadaire – qui comprenait, aujourd’hui encore, la rubrique environnement – consacrera à la planète qui fond.

Dans les années 1990, Le Point est critiqué pour avoir donné la parole au climato-sceptique Claude Allègre : une opinion parmi d’autres dans un magazine dominé par une défense exacerbée de l’environnement à l’exclusion de toute religiosité écologique. Dans un éditorial de 1991, Claude Imbert répond à un lecteur qui demande : « Serions-nous écologistes ? résume cette position : « Nous disons ‘oui’ à l’écologie et ‘non’ à l’environnementalisme. » Nous devons à nos lecteurs d’explorer de nouveaux risques. Il est de notre devoir de condamner l’inacceptable en pensant aux droits des générations futures. Pas de progrès à tout prix, mais « sans jeter le bébé Progress avec l’eau du bain ».

Dès lors, Le Point attaqua les « portites » et « contonites » aiguës qui massacraient la côte, et lança même une opération pour sauver la Pointe du Raz. En 1975, trois ans avant le naufrage de l’Amoco Cadiz, Denis Jeambar et Karine Pommereau imaginent un scénario détaillé d’un superpétrolier déversant 200 000 tonnes de pétrole en Méditerranée, une pollution fiction à laquelle deux hauts responsables du parti sont appelés à répondre. . Dans les années 1980, les gros titres mettaient justement en lumière les conséquences des rejets industriels, ces pluies acides, les décennies maléfiques qui ont ravagé les forêts de l’Est de la France – « La forêt assassinée » – ainsi que l’eau polluée dans la cave ou déficiente, du fait des sécheresses à répétition. – « Le mal de l’eau ». A chaque fois Le Point propose des solutions, des chiffres, tente de faire la lumière sur les raisons de notre surconsommation d’eau. En 1990, il a fait sa couverture sur le climat artificiel, où les experts ont prédit une accélération affolante du pic atmosphérique.

Tremblement de terre Internet. Symbole de cette préoccupation écologique, la série didactique d’entretiens longs menée par Pierre Desgraupes en sept numéros en 1977 : « Les Déchets du progrès ». L’éminent naturaliste Jean Dorst explique que « l’homme est venu avec son maudit cerveau ». L’expert marin Philippe Cousteau souligne que l’eau est « le summum de toutes les formes de pollution ». Le biochimiste Joël de Rosnay espère qu' »on commence à prendre conscience de la globalité des problèmes et de la finitude de la niche écologique ». Enfin, pour la première fois en France, Jean-François Saglio, directeur de la prévention des pollutions, revient et explique la création de l’effet de serre.

« Ne jetez pas le bébé Progress avec l’eau du bain », écrivait Claude Imbert. La technologie fait partie de l’ADN du Point depuis la création du journal. Le dossier de couverture de 1974 recense les nouveautés qui nous attendent jusqu’en l’an 2000 et incarne l’esprit du journal qui a décidé de « ne rien lâcher » avec pour titre « Demain n’est pas si noir ». Les couvertures high-tech des premières années étaient consacrées au téléphone (fixe), « l’outil du futur » ou aux magnétophones à cassettes, sans oublier « La Folie des jeux vidéo », un secteur alors balbutiant. En juin 1980, Le Point puise dans un courant insolite chez les jeunes : « La passion des micro-ordinateurs », suivi en 1982 d’un guide de découverte « Se lancer ».

En 1984, notre journaliste Daniel Garric, inconditionnel des premiers ordinateurs Macintosh, hébergeait un… Steve Jobs chez lui à Paris. L’article raconte comment le fondateur d’Apple en smoking a passé plus d’une heure à apprendre aux enfants du journaliste, âgés de 2 et 3 ans, comment utiliser une souris et un clavier au lieu d’assister à un banquet organisé en son honneur dans un grand restaurant parisien. « Le Mac c’est bien, mais on va aller encore plus loin », promet le génie quelque peu énervé qui va lancer l’iPod, l’iPhone et l’iPad, révolutionnant le monde numérique.

Un guide du numérique. A la fin des années 1990, le journal consacre sa couverture au tremblement de terre d’Internet. « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Internet », promet la couverture avec un « l » en apostrophe qui veut tout dire ! Deux ans plus tard, en mars 2000, Le Point célébrait le web en titrant : « Ça y est, la France devient une fièvre ». À la fin de la même année, paraît le premier Guide numérique Le Point, un événement qui durera jusqu’en 2010 et proposera aux lecteurs de tester des centaines de produits, de l’ordinateur à l’appareil photo, en passant par la télévision ou le téléphone portable. La technologie reste très présente dans les colonnes du Point : ces dernières années, le journal a présenté sa liste d’innovateurs, condamné les dérives des Gafam, enquêté sur l’empire d’Elon Musk ou passé au crible les technologies de lutte contre le changement climatique. Demain n’est pas si sombre !

Le Point, pionnier dans le domaine de l’innovation, était également attentif aux bouleversements sociaux. Dès 1973, il fait des recherches sur ces associations qui pratiquent l’agriculture biologique au nom de la « charte de la nature ». En 1977, Christine Rigollet expose le business de la solitude, les agences matrimoniales, les clubs de rencontres comme le club des Solitaires, qui choisit cette année-là sa « miss », Brigitte le Lièvre. « Ne jouez pas au flipper seul le soir du Nouvel An. Ne soyez pas tenté d’embrasser Denise Fabre sur la bouche comme ce jeune ingénieur solitaire du petit écran. Ne passez pas les fêtes de fin d’année devant la télé après avoir fait la lessive. « Qui sait si la brigade Splendida n’a pas lu cette enquête avant d’imaginer Thérèse du Père Noël comme une poubelle ? Toujours en 1977, un article intitulé « The Boss Loves Women » condamnait le harcèlement sexuel. En 1973, Le Point souligne à nouveau un autre tournant majeur : le travail des femmes. Plus de 250 000 d’entre eux sont arrivés sur le marché cette année-là. Rappelant les récentes avancées juridiques – la réforme de l’autorité parentale, le statut de la mère, le droit à la parenté, le recouvrement de la pension alimentaire, l’égalité salariale -, l’hebdomadaire écrit par la voix d’Olivier Chevrillon : « Le moment est venu d’aller plus loin, à revoir de fond en comble, à commencer par cet indiscutable fait qui représente une évolution du rôle des femmes, tout un pan de la législation française. Le dossier sera rouvert à de nombreuses reprises, notamment en 1987, pour témoigner de leur désillusion en tant que « Superwomen ».

Du KGB à Bettencourt. Mais Le Point s’intéresse aussi à l’intuition. Il y a quelque temps, Deng Xiaoping a été choisi comme l’homme de l’année en 1978. En janvier 1979, l’hebdomadaire rend compte de son voyage aux USA. Les visites sont liées : NASA, raffinerie. Le réformateur chinois découvre les joies de la sauce barbecue rodéo, une tête de mort surmontée d’un chapeau de cow-boy. « Alors, vous connaissez la Chine ? demande Carter, qui se souvient de s’être arrêté à Tsingtao en tant qu’officier sur un sous-marin en 1949, où il a vu des feux de camp communistes sur les collines. « Comme la vie est étrange », poursuit Deng, « j’étais le commissaire politique de ces hommes. On apprend que Coca-Cola va bientôt encapsuler sa boisson à Shanghai.

Le Point est avant tout une entreprise. Entre autres Slovo, que l’hebdomadaire a publié en deux épisodes en janvier 1986 avec le livre de notre journaliste Thierry Wolton Le KGB en France. Fin connaisseur de la DST, Wolton révèle un joli cadeau que Mitterrand et Reagan ont fait lors du sommet d’Ottawa en juillet 1981 : une taupe soviétique est venue voir les Français pour détourner vers l’Ouest l’espionnage technologique du KGB. Son nom, Vladimir Vetrov, au barbecue de 1982, n’a pas encore été publié. De même, l’affaire Bettencourt, lâchée par Hervé Gattegno en décembre 2008, est le début d’un enchevêtrement fiscalo-politico-judiciaire qui tiendra la France en haleine pendant près de deux ans. Comme l’écrit Claude Imbert : « Nous devons à nos lecteurs d’explorer de nouveaux risques. »§

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