Montée en flèche des prix de l’électricité : Le cloud français augmente ses prix pour survivre

C’est une douche froide pour Jérémy Martin, patron de Techcréa, une entreprise disposant d’un centre de microdonnées à Marly dans le nord. Alors qu’EDF paie environ 90 000 euros par an pour son électricité, elle estime sa consommation pour l’année prochaine à 400 000 euros, soit plus que le chiffre d’affaires de son data center. Techcréa a bénéficié pendant trois ans d’un contrat avec un fournisseur alternatif basé sur des prix convenus en 2019, bien inférieurs à ceux d’aujourd’hui. Mais en raison de l’inflation massive des prix de l’énergie cette année, son fournisseur lui a dit qu’il ne pouvait pas renouveler le contrat en raison d’un manque de rentabilité. Or, le montant proposé par EDF, indexé sur les prix du marché, forcerait l’arrêt des activités du data center de son entreprise, très prisé par de nombreux acteurs économiques du bassin économique valenciennois.

Et les petits centres de données ne sont pas les seuls à souffrir de cette augmentation. « La situation était anodine, elle est devenue catastrophique », résume Fabrice Coquio, directeur général d’Interxion France, le géant de l’hébergement de datacenters qui a augmenté ses tarifs de 14% en janvier. La quasi-totalité des acteurs opérant en France sont concernés par la forte hausse des prix de l’électricité et sont obligés de la répercuter sur leurs offres.

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C’est notamment le cas d’OVHCloud, qui prévenait ses clients d’une hausse de prix de 10 % en fin d’année. Certaines sources proches de l’entreprise estiment que de nouvelles augmentations seront nécessaires en 2023. Il en va de même pour Ionos (anciennement 1&1), autre acteur incontournable du secteur de l’hébergement et du cloud computing. « Au premier semestre 2022, nous avons eu une augmentation du coût de l’électricité dans le groupe de près de 9 millions d’euros », rapporte le porte-parole de l’entreprise. « Ces coûts supplémentaires ne sont pas encore pris en compte dans les prix actuels, mais des ajustements ne sont pas à exclure. »

Dans le même temps, les géants américains, qui disposent également de centres de données en France, résistent bien mieux aux coups. Google, par exemple, n’a pas changé ses prix depuis la crise de l’énergie. Il en va de même pour Microsoft, un porte-parole a déclaré : « Nous n’avons actuellement aucun plan pour augmenter les prix d’Azure, le service cloud de Microsoft, en réponse à la hausse des coûts de l’électricité ».

L’explosion des prix sur les marchés européens

Il faut dire que toutes les entreprises de ce secteur ne sont pas dans le même bateau. Les plus grands, comme Google, peuvent profiter de contrats à long terme avec des sociétés énergétiques et leurs hébergeurs – Google n’est pas propriétaire des bâtiments – ce qui leur permet d’acheter à l’avance et de profiter de prix plus faibles et plus stables. En revanche, les plus petits acteurs sont contraints de payer leur facture aux prix des marchés de gros européens, qui ont plus que doublé en un an.

Le seul moyen d’éviter ces prix faramineux est de négocier avec votre fournisseur l’accès au tarif Arenh, dix fois le tarif réglementé moins cher associé à la production nucléaire en France. Jérémy Martin, patron de Techcréa, a donné son accord, débouchant sur une offre de 120 000 € par an. Son fonctionnement dans le datacenter est préservé, même si cela sera associé à des hausses de prix et à des marges réduites.

Le tarif Arenh, dont bénéficie également OVHCloud, mais qu’EDF est très réticent à proposer à ses clients, surtout s’ils sont assez petits. Il s’agit d’une quantité limitée d’électricité qui peut être vendue au tarif Arenh. Cependant, ce quota est de plus en plus épuisé par l’arrivée de nombreux acheteurs dont les fournisseurs alternatifs habituels ont résilié leurs contrats.

Les opérateurs de centres de données ont également la possibilité d’utiliser des PPA, des accords d’achat d’électricité, qui leur permettent de contourner les fournisseurs d’électricité et de négocier des contrats directement avec les producteurs. OVHCloud précise qu’avec ce type de contrat, il essaie de réduire l’impact des hausses de prix de l’électricité sur ses clients.

Une autre raison qui expliquerait pourquoi les multinationales ont moins de mal à maintenir leurs prix normaux serait la présence de leurs centres dans de nombreux pays, sur différents continents. Selon un expert du secteur, la relative stabilité des coûts de l’électricité aux États-Unis leur permettrait de compenser les hausses européennes tout en proposant un prix attractif pour leurs serveurs sur le vieux continent. De plus, Google assure que sa politique d’investissement dans les énergies renouvelables, si elle avait coûté plus cher dans le passé, lui offrirait aujourd’hui plus de stabilité.

Difficile d’investir pour réduire sa facture

Si les prix de l’électricité continuent d’augmenter, les acteurs pourraient trouver une solution dans l’innovation. Et notamment en se tournant vers des processeurs moins énergivores ou des systèmes de refroidissement plus performants. Certaines entreprises ont déjà entamé ce processus, par exemple Ionos. « Nous avons récemment mis en service un nouveau centre de données au Royaume-Uni, explique le porte-parole, ce qui nous permettra d’économiser beaucoup plus d’énergie que l’accord de 15 % de l’Union européenne par rapport aux anciens centres de données. »

Mais ces gros investissements, qui s’amortissent sur plusieurs années, ne sont pas faciles à initier aujourd’hui. « Toutes les entreprises savent qu’elles doivent investir, mais elles n’ont pas la capacité de le faire », rétorque Jérémy Martin. « Nous sommes dans un contexte d’inflation généralisée, avec des équipements plus chers et difficiles à trouver compte tenu de la pénurie de semi-conducteurs en Chine. De plus, en raison de la hausse des taux d’intérêt et des limites d’emprunt, les entreprises ne peuvent pas emprunter plus qu’elles ne le voudraient. »

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Pour les acteurs du cloud, ces hausses de prix, qui devraient se poursuivre jusqu’en 2023, pourraient ne pas être aussi catastrophiques. « Fixer les clients puis augmenter leurs prix faisait partie de leur business model », explique Jérôme Nicolle, expert en infrastructure, « car le cloud n’est pas très réversible ». En d’autres termes, les clients ont du mal à revenir à l’hébergement sur site une fois qu’ils ont goûté aux joies du cloud, même si cela devient plus cher.

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