Russie : le dangereux retour de la journaliste anti-guerre Ovsiannikova

AFP, publié le vendredi 05 août 2022 à 21h06

Quatre procès et une arrestation. Depuis son retour en Russie, la journaliste Marina Ovsiannikova est intimidée par les autorités et redouble d’efforts, face aux critiques, pour prouver la sincérité de son opposition au conflit en Ukraine.

Le 14 mars, elle a interrompu en direct le journal de la première chaîne russe où elle travaillait, Pervy Kanal, avec une pancarte contre l’offensive de Vladimir Poutine. Un geste qui a fait le tour du monde et qui a changé sa vie.

Après ce coup d’État, elle a annoncé qu’elle resterait en Russie, mais a finalement rejoint les médias de Die Welt en Allemagne pendant trois mois.

Pendant son absence, son ex-mari, employé de la chaîne de télévision pro-Kremlin RT, l’a poursuivie en justice pour la priver de la garde de leurs deux enfants et les empêcher de les emmener à l’étranger.

C’est pourquoi Marina Ovsiannikova, 44 ans, a confié à l’AFP avoir pris « la décision difficile » de rentrer en Russie début juillet.

« J’ai décidé de jouer à la roulette russe », dit-elle, vêtue d’une élégante robe noire, assise sur un banc dans le centre de Moscou après avoir déposé sa fille dans une école privée pour des cours d’été.

Celui qui a vécu confortablement pendant 19 ans en travaillant pour la télévision d’Etat, est aujourd’hui l’une des dernières voix en Russie à condamner fermement le conflit en Ukraine. D’autres critiques influents sont emprisonnés, font profil bas ou sont en exil.

« Je suis une combattante, je continue à dénoncer activement la guerre, je ne compte pas m’arrêter, je n’ai pas peur malgré les intimidations », a proclamé Marina Ovsiannikova, de sa voix haute et fraîche.

Depuis son retour d’exil, elle vient soutenir devant la justice l’opposant emprisonné Ilia Yachine, manifeste non loin du Kremlin avec une pancarte qualifiant Poutine de « tueur » et publie régulièrement des messages en ligne condamnant les autorités.

Malgré les risques, elle continue également de participer à des journaux télévisés diffusés par des opposants russes sur les réseaux sociaux.

En raison de ses critiques, elle a été brièvement arrêtée par la police près de chez elle à la mi-juillet et sanctionnée dans deux procès pour des déclarations contre l’offensive en Ukraine.

Elle doit être à nouveau condamnée le 8 août pour « discrédit » de l’armée, sans compter le procès pour garder la garde de ses enfants.

Par ailleurs, Marina Ovsiannikova se heurte toujours à l’hostilité d’une partie de l’opposition russe et des Ukrainiens, qui l’accusent de faire de la « propagande », et de ceux des pro-Kremlin, qui la considèrent comme une traîtresse.

Certains lui reprochent de détourner sa veste par opportunisme, pour sa carrière, car elle a acquis une immense visibilité internationale. Marina Ovsiannikova a calmement refusé.

« C’est utile pour le pouvoir de créer sans cesse des théories du complot contre moi, les gens ne savent plus qui croire », a-t-elle déclaré, tout en appelant tous les opposants à l’offensive du Kremlin à « s’unir et à se soutenir ».

Elle avoue des erreurs : « rester trop longtemps » dans sa bulle, sans « trouver la force » de changer de métier. Pour elle, cette inaction et cette indifférence embrassées par de nombreux Russes est une forme « d’auto-préservation » alimentée par la peur.

« Notre peuple a vraiment très peur. Même ceux qui comprennent toute l’absurdité et l’horreur préfèrent se taire », dit-elle, estimant que les Russes critiquent les autorités « dans leur cuisine », à l’abri des oreilles indiscrètes, comme pendant l’URSS.

Elle explique aussi avoir une situation « peu enviable », être menacée de toutes parts et faire face à une « guerre familiale ». Mais elle a souligné que ses problèmes sont « des bagatelles » par rapport à la souffrance des Ukrainiens.

Reste à savoir si son activisme lui vaut une accusation pénale de « diffusion de fausses informations » sur l’armée, un crime passible de 15 ans de prison. Des dizaines de personnes ont déjà été persécutées en Russie pour cette raison.

À ce stade, elle est déchirée entre l’espoir et le fatalisme. Selon elle, le pouvoir pourrait être réticent à donner plus d’écho à sa célèbre contestation à la télévision, et parce qu’elle le dit, elle a « un solide soutien international ».

Mais son visage se tord lorsqu’on lui demande si elle quittera ou non la Russie en cas d’accusations criminelles. « C’est dur à dire, je vis au jour le jour », répond-elle après un franc doute.

« On peut trouver une loi pour punir tout le monde », renchérit Marina Ovsiannikova, reprenant un aphorisme vicieux datant de la terreur stalinienne. « S’ils prennent cette décision, ils m’arrêteront dans la journée, cela prendra quelques secondes. »

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