Se séparer de la maison familiale… ou la garder ?

Nous n’avons plus qu’à vendre ! Francis propose innocemment, écoutant les plaintes de Marianne, sa femme, unique héritière d’une maison familiale à Berck, en bord de mer, qu’elle a d’abord reçue comme preuve. Mais les frais d’entretien et les travaux divers, effectués quasiment à chaque séjour, ont ébranlé le plaisir de reprendre le flambeau des trois générations qui ont occupé les lieux avant lui. Et à l’approche de la soixantaine, elle se fatigue. « Vendre ? Mais je ne peux pas, j’ai tous mes souvenirs de vacances là-bas, mes grands-parents se sont mariés là-bas et nos enfants adorent y aller », répond-elle cependant. Après la piqûre du commentaire de Francis, elle avoue qu’elle a déjà a pensé à dire adieu à la petite villa en bord de mer… non sans culpabilité. Après tout, pourquoi, si la gestion n’est pas durable ?

« Hériter n’est jamais facile, et les complications matérielles ne doivent pas masquer les problèmes émotionnels », prévient le psychanalyste Patrick Avrane (1). « Si la transmission patrimoniale s’inscrit dans une logique de réparation du deuil, la transmission affective qui l’accompagne peut perpétuer un lien pas toujours confortable et générer une dette d’amour. Et en héritant d’une maison, on peut aussi se sentir impliqué dans une mission plus ou moins facile à assumer », prévient-il.

Double lien

Voulons-nous faire partie d’une ligne et étendre son histoire ? Pas forcément, et quand Marianne évoque fièrement ses grands-parents, la force de leur union, quelques actes de résistance durant la Seconde Guerre mondiale, elle évoque aussi des souvenirs plus douloureux. « Je me souviens aussi de la mort d’un oncle, alors que nous étions enfants à Berck, et de l’impressionnante veillée de deuil. Chaque vieille maison a ses fantômes ! conclut-elle philosophiquement.

« Des fantômes séduisants mais encombrants qui ne sont jamais ceux du mari », rappelle Patrick Avrane pour expliquer le détachement de Francis. La discussion du couple a permis de poser les vraies questions sur un double lien d’attraction et de répulsion. C’est à Marianne de décider en toute bonne conscience de vendre ou non la maison.

Hériter plus d’un peut aggraver les choses, car « chaque bénéficiaire a un lien différent avec l’histoire familiale et la maison qu’il incarne, selon le rang de naissance, des relations privilégiées avec les parents et grands-parents disparus », explique Patrick Avrane. Cela explique les tensions entre Julien, 34 ans, et ses deux grands frères plus attachés que lui à un ancien moulin familial en Charente. « Une ruine sans intérêt et un gouffre financier », selon lui.

« S’inventer soi-même »

« Garder un bien en copropriété vous expose souvent à des conflits », note Michèle Auteuil, avocate spécialisée en immobilier (2). Car il est très difficile de s’entendre sur une juste répartition de la charge en fonction de l’occupation variable du lieu, de la situation financière et des besoins de chacun. « Il n’y a jamais de belle vie, et je recommande de vendre une maison immédiatement au moment de l’héritage pour éviter les casses », ajoute-t-elle, les liens étant plus importants que les biens.

Est-ce que tout le monde ne l’entend pas ainsi dans la famille ? Nul n’est soumis à la copropriété et lorsque l’un des héritiers veut vendre, les autres doivent racheter sa part ou accepter de se séparer de la maison. « En cas de blocage, le juge désignera un notaire pour liquider la succession, ou dans le meilleur des cas accorder un sursis. Mais attention aux frais de justice pour tout le monde, prévient l’avocat. En général, une lettre d’un avocat suffit à se réveiller pour sortir de l’impasse. »

Alors vendre ou ne pas vendre ? Marianne a décidé de se laisser le temps, et son mari la rejoint sur ce choix, demander des transformations pour qu’ils s’y sentent enfin chez eux, tandis que Julien compte bien récupérer sa part à la vente du moulin pour acheter « sa « L’important, c’est de renouer avec l’esprit républicain d’héritage, qui doit aider et non alourdir », renchérit Patrick Avrane. Quel que soit le choix, on aura souvent intérêt à s’exprimer pour faire du neuf avec l’ancien en transformer un bien ou en le vendant à un constructeur. »

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